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Marcel est parti ; il s’est un peu enfui

Marcel est parti ; il s’est un peu enfui. On aurait tous voulu lui dire « au revoir » dans un de ses lieux de vie, un endroit du hasard, là ou on rencontrait Marcel. Il vivait hors de chez lui, hors de ses gonds, hors des sentiers battus. Aux sentiers battus, Marcel préférait le pavé qu’il arpentait avec l’endurance d’un non fumeur bien qu’il ait participé à construire un palais doré à la Seita.

Marcel est sans doute la personne que j’ai la plus croisée, partout, en manifestations, en fêtes, en concerts, en cérémonies diverses. S’il m’avait été donné de croiser Marcel au Mali, en plein cœur du pays dogon, je n’aurais été que moyennement étonné. « Qu’est-ce que tu fais là Sécèle ? », « Bah voilà, c’est des potes dogons qui montent une section syndicale, j’viens leur filer un coup de main ! Et puis y’a une fête après, j’dois raccompagner du monde sur Bamako ! », « Attention Marcel avec ta kangoo, c’est que d’la piste, y’a pas de route bétonnée ! ».
Tous ceux qui le connaissaient étaient conscients de ses engagements. Je me demande souvent comment il a pu rester si longtemps au parti ou au syndicat lui qui avait ce côté réfractaire à la discipline, à l’autorité. Parfois, l’organisation peut aussi nous déranger dans notre intimité, dans notre individualité. Je me souviens de ses coups de gueule, de ses révoltes notamment devant la frilosité et la peur de certains camarades face à la différence, la diversité, la jeunesse.
Marcel était ulcéré par les staliniens. Il portait haut le flambeau de l’internationalisme et chez lui, il n’ y avait pas de place pour les concepts de nations ou de frontières.
Marcel a longtemps vécu dans des cités populaires en allant toujours vers les gens, en les respectant dans leurs différences. Il a toujours combattu aux côtés des plus précaires, des sans papiers, des chômeurs, des étudiants, souvent dans des petits affluents de militance qui forment peu à peu des marées humaines déterminées.
Marcel aimait aussi s’emporter, faire le comédien. Sa grosse voix, son articulation précise et son regard profond intimidaient et il s’en amusait. Tous ceux qui l’ont côtoyé sur les planches savent que Marcel avait un talent ou un don pour la comédie. Sans doute que ce regret l’a accompagné un moment. Il a du considérer que son engagement politique primait sur les gesticulations artistiques du jeune homme.
Pourtant, il a toujours eu ce besoin de création et de discours sur l’art. Marcel a consacré beaucoup de temps au dessin, à la sculpture et à la peinture, en développant des choses très sensibles et très personnelles. Marcel avait cette sagacité du militant parfaitement conscient du besoin vital de culture. C’est elle qui participe à faire de nous des êtres libres. Je me souviens de Marcel en Camille Desmoulin, debout sur une table, tonnant des paroles de 1789 dans les cités de notre ville Dugny, à l’occasion du bicentenaire. C’est certainement une des dernières audaces qui se soient produites à Dugny depuis. Ah, cette ville ! Marcel souffrait comme nous autres de cette injustice de vivre dans cette commune administrée par des réactionnaires bêtes et méchants. Tous deux, nous avons du répondre de nos outrances devant un tribunal qui n’avait lui rien de révolutionnaire.
Et pourtant, il a vécu ici en résistant ; cité Maurice Thorez, tu connais ? La crème du ghetto local. Marcel s’y baladait en toute sérénité, avec ses cheveux longs, son imper et son chapeau, le regard trop humain pour qu’on le prenne pour un inspecteur. Je n’ai jamais entendu dire du mal de Marcel, qui n’était pourtant pas toujours commode. Longtemps, je me suis vanté de ne pas avoir eu mon petit scandale perso. Et puis c’est arrivé pour une bête histoire de sérigraphie. Le monsieur était le spécialiste des tee-shirts personnalisés et je m’étais alors risqué à formuler à l’époque, comment dirais-je, une divergence de point de vue.
Bref, on s’est vite rabiboché avec Marcel. Il était fier. Des fois, il ne se rabibochait pas. Mais moi, j’étais fier d’être son ami. Marcel, c’est lui qui m’a fait adhérer au parti de la classe ouvrière, à l’occasion de cette grande fête populaire, qui vient de se terminer. Sans lui, et pour la première fois.
Il y a deux ans, je chantai à l’Huma, sur la scène du village du monde. On avait invité des petits de la cité Thorez à danser sur notre musique aux accents d’Afrique. Marcel connaissait tous ces enfants ; c’était des amis de sa fille Mathilde et il nous avait souvent prêté main forte à l’association. Quand je suis descendu de scène, je l’ai vu au milieu de la foule. Il est venu vers moi. Il pleurait à chaudes larmes. Il était heureux de retrouver tous ces enfants sur scène à mes côtés. Etaient réunis à ce moment présent, tous ses combats, tous ses espoirs : la fête, la solidarité, des gens qui se donnent la main et qui gardent le poing levé, la rencontre pacifique des peuples du monde entier. Ce soir là, je nous ai senti tellement proche ; tu savais exactement pourquoi j’étais heureux et on ressentait le même sentiment de plénitude.
Quand tu venais m’écouter chanter, tu aimais dire aux gens que c’est toi qui m’avais offert mes premiers chaussons. Il n’ y a pas grand chose Marcel entre chausson et chanson.
Marcel, tu étais une sacrée personne ; et pas un personnage, tu connais la différence. Une sacrée personne ! Marcel, Marcello, Sécèle, le tonton-ami-camarade qui fascine, qui émeut ou qui dérange.
Marcel, tu nous laisses dans un triste déficit d’humanité, de résistance et d’espoir. Il paraît qu’il te reste des tee-shirts à vendre ? C’est quoi les slogans ? Résistance, tremblez bourgeois, ni dieu ni maître, d’autres mondes sont possibles ? Allez, tournée générale pour les amis !
Adieu Marcel, ici on t’aime tous très fort.