De toute première instance… Thomas Pitiot
Thomas Pitiot est en colère, et il est inutile de qualifier sa colère. Un homme libre, un homme qui chante n’a-t-il pas le droit d’être en révolte quand son époque enterre les valeurs d’humanité ?
Quelles sont les armes du poète quand il voit son pays faire des choix où l’humain est exclu, exploité, bafoué, fiché, contrôlé ? Que fait le griot d’Afrique pour prévenir de toute urgence les dérives de son chef de village ? Il réunit les gens, il raconte, il chante et il dit sa peine.
Léo Ferré disait : « A l’école de la poésie, on n’apprend pas, on se bat ! ». Thomas Pitiot est ce griot blanc. Il se bat, il sème de la prise de conscience sans être un donneur de leçons.
Si ses chants ont des parfums d’ailleurs et des couleurs d’Afrique, c’est parce qu’il sait que ces terres lointaines et oubliées contiennent des enseignements souvent plus riches qu’un développement prétendument moderne.
Sous son arbre à palabres planté en pleine urbanité, ses mots sont encore et toujours ceux du voyage, de l’engagement et de l’amour amitié. Ce troisième album assume encore davantage ses passerelles avec les musiques d’Afrique de l’ouest, sans avoir besoin de se travestir.
Thomas identifie simplement un sang commun qui coulerait dans les veines des griots et des troubadours du monde entier : « un monde à la frontière du capital où l’on mange tous ensemble à la main, assis sur la terre, autour du même chaudron musical ».
Cœur d’Afrique, lutte, humanité et émotions
Outre les piliers de sa formation initiale, Thomas Pitiot s’est entouré de musiciens et de choristes qui distillent sobrement des sonorités traditionnelles. C’est coloré, parfumé et syncopé comme un jour de marché à Bamako, à Banjul, à Ziguinchor ou à Aubervilliers. Cette Afrique noire l’éclaire, nous illumine. C’est dans cet esprit-là qu’il faut aborder le troisième opus des chants de Thomas. Après Le Tramway du bonheur et La Terre à Toto, Griot, plus qu’un voyage touristique en terre africaine, est une réflexion sur notre rapport au monde et à notre entourage proche. Chants miroirs d’Afrique : Griot, Mamadou l’étranger, Parfums d’ailleurs, St Louis. Chants combats : Tu viens chez moi, Tranche de vie, Ils vendent tout. Chant poèmes humanistes : Ces filles-là, Un rêve sans étoiles, Pour que les jours et l’écrit durent, Premiers jours sont comme un désir de plénitude et de luttes sans rupture. Ajoutez trois chansons atypiques : Planer délicieusement jazzy, Enfant taxi clin d’œil sur un roman familial et Mes oncles pour remercier ceux qui lui ont transmis l’héritage du cœur et de l’esprit. Trois titres à part qui étendent la palette de ce dessinateur de vies.
Ecoutez le… Thomas nous livre sa magie réelle des mots. Mamadou l’étranger en est le cœur. En empruntant à Leonard Cohen sa mélodie, Thomas touche à l’universel. Il nous parle des déracinés et de la difficulté de l’intégration quand beaucoup font peu d’efforts pour la favoriser. L’orchestration est limpide et épurée, la voix chaude, les mots touchent au cœur. Et St Louis devient alors un chant wolof magistral. Les Chants de combats sont encore plus sublimés, plus fracassants ! Qu’il est puissant ce Ils vendent tout ! Bon nombre de slameurs actuels devraient l’écouter pour le flow superbement épaulé par la voix rocailleuse du complice Loïc Lantoine, et pour le contenu incisif comme une entaille sur la peau d’un marchand d’armes. Musicalement, c’est un coup de poing au foie. Sous des allures légères et guillerettes, Tu viens chez moi est un pied de nez à ceux qui acceptent des compromissions pour réussir leur carrière. Et enfin, cerise sur le temps, en duo avec papa Gérard, la reprise musicalement rajeunie de l’incontournable et toujours d’actualité Tranche de vie de Maître François Béranger.
Croyons au désir d’humanité de Thomas… Un rêve sans étoiles est un rêve oublié reprend avec finesse et intelligence, le vers de Paul Eluard. Loin des portes ouvertes et des clichés médiatiques, sans leur chercher de plates excuses, Thomas se penche avec discernement sur la colère et la révolte explosive de certains jeunes des cités. Comprendre sans jugement, écouter, aider peut-être… Et enfin, le magnifique Premiers jours clôt l’album avec sérénité, chanté du bout de la tristesse… Une perle comme une larme qui coule sur la joue de ceux qui aiment et savent s’émouvoir.
Thomas Pitiot une fois de plus nous a bouleversés. Il a réveillé nos consciences. Le CD s’achève. Le silence emplit la pièce. Pour prolonger les paroles de notre Thomas Griot, comme un film qu’on revoit plusieurs fois pour être encore ému, nous le réécoutons en boucle. Et comme disait Ferré, (encore lui !) : « Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s’il s’agissait d’objets manufacturés. » Thomas Pitiot est prêt à vous fournir les moules
Albert Labbouz, octobre 20007 (copyright désespoir productions) |